7
Sept
On aurait dit parfois qu’il allait finir par la tuer. Elle entendait le “boum” sonique [1] de la porte d’entrée, les pas de plomb qui traversaient l’antichambre, et le duvet de son cou se dressait comme électrifié.
Il y avait en fait deux suites possibles, seulement deux, et Shirley ne voulait penser ni à l’une ni à l’autre. Elles avaient été jouées toutes deux jusqu’au bout bien des fois dans sa vie, même si l’une était un peu plus claire que l’autre dans son esprit. Mais la simple pensée d’un des deux scénarios lui donnait envie de vomir. Ou de courir comme une folle sans jamais s’arrêter. Bien entendu, en réalité aucun choix ne lui était laissé, et Shirley le savait. Quelque part dans les profondeurs de son être, dans ce lieu qui vibre [2] en nous tous, et où, dure comme le diamant, la vérité détruit les mythes, les illusions, les faux espoirs [3], Shirley Wolf comprenait qu’il n’y avait pas d’issue.
Impossible de dire ce que sanctionnait le châtiment. Peut-être survenait-il parce qu’elle avait ramené à la maison une mauvaise note de plus à un test. Tout ce qu’elle avait à faire, c’était un plus gros effort la fois suivante – c’était ce qu’avait dit la maîtresse, et que Shirley avait promis de faire; c’est ce qu’elle promettait toujours, mais ça ne semblait jamais marcher tout à fait comme ça.
Ou alors c’était un verre de lait qu’elle avait renversé ce matin-là au petit déjeuner, ou un accroc qu’elle avait fait à sa robe rouge préférée en tombant dans la cour de récré, ou une tache sur ses chaussures neuves brillantes de vernis, ou alors qu’elle avait répondu quand quelqu’un lui demandait de faire quelque chose qu’elle n’avait pas envie de faire.
Ou alors il n’y avait pas de raison du tout.
Quelquefois, ça arrivait simplement comme ça. La raison n’avait pas grande importance, d’ailleurs : le résultat était toujours le même. Bon, peut-être pas exactement le même à chaque fois, mais assez proche pour qu’elles se brouillent l’une l’autre, en quelque sorte.
En fait, on pouvait presque bâtir un scénario, et il contiendrait assez d’éléments de réalité pour que ça n’ait pas vraiment d’importance [4]. Par exemple on pouvait les situer tous deux dans la voiture, sur le chemin du retour, Louis Wolf étant dans une de ses humeurs noires pour une raison ou une autre – ou aucune : sa fille était cuite. Peu importe le temps que ça prendrait pour y arriver, il pouvait ne pas desserrer les dents de tout le trajet, la tension montant dans la voiture comme un funeste et malfaisant nuage d’orage. Shirley commençait à se sentir la respiration coupée. Une fois à la maison, il allait se dresser devant elle comme une énorme montagne noire, ses yeux bruns pleins de venin et de fureur, les poings se serrant et se desserrant pendant qu’il décidait du pas suivant.
C’était arrivé tant de fois que Shirley ne pouvait plus les compter.
Lentement et délibérément, il se dresserait de toute son imposante hauteur, ses yeux menaçants la dévisageant comme pour la réduire en cendres; et alors, en une scène qui rappelait la rencontre de Scrooge avec le macabre Noël à Venir encapuchonné de noir, une énorme main allait se lever, l’index tendu vers sa victime comme le présage d’un sombre destin.
Après tant d’années de pratique, les techniques d’intimidation psychologique et physique de Louis Wolf avaient atteint un degré de raffinement parfait. Le principe sous-jacent qui gouvernait ses procédés, inexprimé, mais néanmoins parfaitement compris, c’est que la seule manière de corriger un comportement était d’infliger une souffrance, physique ou morale. Pour les deux, il était expert.
Ce jour-là, juste comme bien d’autres, il était debout devant elle, sans un mot et presque sans un mouvement, ses yeux noirs la perçant comme un laser; sa langue dardait périodiquement [5], avec l’habituel bruit de succion, tsk, tsk, qui signifiait qu’il se proposait de faire ou de dire quelque chose. Shirley se sentait comme une créature minuscule prise au piège dans cette ombre menaçante. Peu importe combien de fois cela s’était produit auparavant, l’effet sur elle était toujours le même. Trop effrayée pour parler ou même bouger, la bouche ouverte et affaissée, les yeux écarquillés, reculant devant l’intensité de cette simple présence, elle se contentait d’attendre que commence le règne de la terreur.
Que ça arrive. Que ça arrive, pour que ce soit fini.
Elle toucha son bras gauche, ou la contusion avait fini par passer d’un violet sombre à une ombre de vert malsain. Il n’y en aurait probablement que trop tôt une autre pour la remplacer.
À la fin il se déciderait à parler : « Il n’y a aucune excuse », dirait-il, la voix lisse comme l’huile et vénéneuse comme la ciguë. « Aucune excuse. Tu sais ce qui s’impose. »
Et alors soudain éclaterait cette rage qui avait couvé la majeure partie de la journée. Devant sa fille congelée de terreur sur la place comme une biche sans défense aveuglée par les phares, Louis débouclerait l’épaisse ceinture de cuir qui lui ceignait la taille.
La mère de Shirley avait été assez souvent témoin de scènes de ce genre. Sa respiration tournait au halètement, elle ne pouvait détourner les yeux, mais, comme sa fille, elle ne disait rien. Elle comprenait, comme tout le monde dans la famille, que s’interposer ou seulement souffler mot pour la défense de Shirley à des moments comme celui-là ferait tomber la colère de Louis Wolf sur elle du même coup. Personne – pas même sa propre enfant – ne valait un tel coût.
Retournant sa fille, il baisserait sa culotte de coton blanc et commencerait à lui cingler le dos et les fesses de sa ceinture [6]. La brutalité de l’agression la forçait à se plier en deux de douleur, encore qu’elle n’émît pour ainsi dire pas un son, pas même un gémissement. Pendant toute la durée de l’épreuve, un petit sourire étriqué jouait sur ses lèvres.
Shirley ne se souvenait pas d’une époque où elle n’aurait pas eu peur de son père. Même à ce qu’elle considérait comme “le bon temps”, quand elle était juste une petite fille à New York, il lui semblait souvent être juchée au bord d’une catastrophique, mortelle explosion.
L’étrange était qu’il pouvait aussi être incroyablement gentil et doux pour elle. Certains souvenirs étaient clairs et distincts comme des glaçons de cristal – souvenirs de quand elle était juste une petite fille, et que son père lui donnait un nounours, une poupée qui parlait, de jolis vêtements avec des chaussures assorties, des casquettes toutes chaudes avec des rabats en fourrure qu’on pouvait descendre sur ses oreilles quand le vent de décembre balayait New York Est. Elle se rappelait même avoir vu une photo d’elle debout sur un trottoir en face de leur maison d’Etna Street, souriante sous une de ses toques préférées : cela donc au moins était réel, elle le savait.
Mais d’autres souvenirs ressemblaient plus à des rêves qu’à des réalités, comme si on lui avait raconté tant de fois certaines histoires qu’elle avait fini par les faire siennes. C’était un peu comme si une autre voix les lui racontait depuis l’intérieur de sa tête.
Et c’est ainsi, comme de rêves, qu’à présent Shirley se souvenait de ce qui n’avait jamais existé : d’avoir été, plus jeune, élevée dans une famille heureuse et aimante, où l’on avait tout ce qu’une famille pouvait désirer, où le jardin était plein à craquer de toutes sortes de portiques et de jeux compliqués, une réplique parfaite de Sesame Street [7] – où ne manquait qu’un Cookie-monster vivant – et ce qui ressemblait à des douzaines de vélos, de scooters, de wagons et de carrosses pour poupées. Tout pour elle, rien que pour elle.
Bon, pour L.J. aussi, admettait-elle à contre-cœur; mais en ce temps-là, Shirley était la prunelle des yeux de son père. Elle était sa princesse, et la plupart du temps elle pouvait avoir à peu près tout ce qu’elle désirait. La seule chose qu’il lui demandait, c’était de lui plaire. Ça ne lui avait pas pris longtemps de comprendre ce que signifiait lui plaire. Et guère plus de comprendre que si elle pouvait le rendre heureux, les choses seraient beaucoup plus faciles pour elle et pour tout le monde – du moins pour un temps.
Aux yeux de Shirley, son père était le plus bel homme de la terre, avec ses larges épaules, ses épais cheveux noirs, et un sourire qui pourrait faire fondre un immeuble de neige [8], même au milieu du blizzard. Parfois il l’emportait dans ses énormes bras [9] et la faisait tourner encore et encore jusqu’à ce qu’elle en vînt à sentir le monde entier s’envoler dans l’espace; alors il l’étreignait si étroitement qu’elle pouvait distinguer chaque pore de son visage bronzé, et plonger dans ses yeux chocolat pour ce qui semblait une éternité. Après quoi il lui donnait un gentil bisou qui sentait la cigarette et lui disait à quel point elle était sa nana à lui [10], la nana la plus sensationnelle du monde.
« Tu es la princesse à papa, tu sais », disait-il doucement, et elle hochait la tête.
Quelquefois ce n’était pas si mal…
Shirley Wolf était une enfant à la peau olivâtre, au long visage mince; avec les années, la légère fossette de son menton délicatement pointu s’accentuerait encore. Ses cheveux lisses, couleur noisette, tombaient mollement jusqu’au dessus de ses épaules, et une longue frange [11] lui couvrait les sourcils. Ses yeux sombres fixaient le monde comme hypnotisés : puits sans fond d’obscurité presque totale qui semblaient privés de lumière, de vie, de sentiment.
Pendant ces tendres années, elle semblait avoir un besoin presque désespéré d’attention, d’affection, d’approbation. Les amis de la famille se souviennent d’elle comme d’une fillette gentille et ouverte, mais avec des besoins si profonds et si puissants qu’ils menaçaient de submerger quiconque lui serait devenu proche. Elle voyait arriver un voisin favori, et la voilà qui descendait la rue en courant, criant son nom encore et encore, comme un chaton sans toit qui aurait quémandé un abri. Elle sollicitait éperdument l’attention et l’assentiment, et elle était quasi-prête à tout pour les obtenir. Il y avait des fois où elle essayait si fort de plaire, d’être aimée et acceptée, qu’elle finissait par mettre en fuite les êtres mêmes qu’elle souhaitait attirer.
Ce que personne ne savait, c’était à quel point la petite Shirley voulait plaire. Juste à quel point elle avait besoin de plaire, pour sauvegarder à la fois un secret pernicieux et la plus puissante source d’amour qu’elle connût. Car elle avait à peine trois ans quand son monde avait commencé à s’écrouler. Tout enfant, Shirley Wolf savait déjà que les monstres tapis dans l’obscurité de la nuit existent vraiment. Son âme avait déjà commencé de mourir, anéantie pièce à pièce par ceux qui étaient supposés protéger son univers et le libérer de tout mal.
Katherine se retourna, vaguement consciente que son mari lui secouait l’épaule en l’appelant par son nom.
La voix de Louis Wolf était épaisse de… était-ce de sommeil? Ou était-il hors d’haleine pour une raison ou une autre? La cervelle de Katherine, embrumée par le rêve, commença à revenir à la conscience. Elle fit l’effort de se dresser sur un coude et de scruter son époux dans l’obscurité. Quelque chose ne tourne pas rond. Curieux. Je n’ai pas entendu sonner le téléphone… et les enfants ne pleurent pas non plus. Peut-être que Lou est malade…
« Qu’est-ce qui ne va pas? Qu’est-ce qui est arrivé? » Elle tendit le bras vers la table de nuit et alluma la lumière, clignant douloureusement les yeux dans son éclat soudain. Son mari avait les cheveux tout ébouriffés, et ce qui serait dans peu d’heures une barbe sans merci s’esquissait déjà sur ses joues. Ses yeux d’ébène paraissaient un peu vitreux, et néanmoins irrités à la fois.
« C’est Shirley. Elle… elle était ici… »
D’un regard, Katherine chercha sa fille dans la pénombre de la chambre, puis se tourna vers son époux avec une expression de surprise sur le visage, et lui demanda de quoi diable il voulait parler. Il attrapa, de l’autre côté, un paquet de Kools à moitié vide sur la table de nuit de bois [12]. Il en alluma une, aspira une profonde bouffée, ferma les yeux un moment, et commença à parler.
« Je dormais depuis un bout de temps, dit-il, et tout à coup voilà que j’ai un rêve. Du moins, je pense que c’est un rêve. En tout cas, je rêvais que j’avais une trique d’enfer parce que tu me taillais une pipe. C’était vraiment quelque chose… » Il eut un mince sourire, et Katherine se demandait pourquoi diable il la réveillait au milieu de la nuit pour lui raconter un rêve tordu d’éjaculation nocturne. Alors il se renfrogna, fit une pause pour tapoter sa cendre de cigarette, et exhala un profond soupir plein de ce qui sonnait comme de la tristesse.
« Mais alors… alors, tout devient confus, je ne sais plus si je dors ou si je veille, j’ouvre les yeux, et c’est pas du tout toi qui me fais cette pipe : c’est Shirley. »
Katherine éprouva comme l’effet d’un direct lancé à toute force dans le plexus solaire. Elle s’efforçait de trouver des mots pour répondre à ce que son mari venait de lui dire, mais les pensées lui traversaient la tête en lambeaux incohérents, comme les pièces folles d’un puzzle qu’on aurait jetées en l’air. Son esprit hurlait, mais rien ne sortait de sa bouche. JE NE COMPRENDS PAS JE NE COMPRENDS PAS JE NE COMPRENDS PAS Il faut que ce soit un rêve. Un horrible cauchemar. Il faut que ça cesse. Il faut qu’il cesse.
Mais Lou Wolf ne cessait pas de parler.
« Hé, je suis pas sûr de ce qui est arrivé. » Sa voix était plus forte à présent, mieux contrôlée. « Sauf qu’elle était ici, ça, sûr, et que je pouvais pas bouger. Après tout, je dormais : comment j’aurais pu deviner que c’était ma petite fille et pas ma femme qui me faisait ça? Le problème, c’est qu’y a de fortes chances que le coup soit parti [13]. Je pense que tu devrais y aller et vérifier. La nettoyer, quoi. Juste au cas où elle en aurait reçu sur elle. » Il écrasa son mégot et regarda sa femme.
Katherine était à demi assise, ses yeux hébétés fixant l’espace, le drap [14] étroitement serré sous ses bras. Pendant une minute elle ne souffla mot, se bornant à secouer presque imperceptiblement la tête, une ou deux fois. Alors, comme si elle émergeait d’une transe profonde, elle se tourna vers son époux fort attentif, et répéta l’histoire bizarre qu’il venait de lui raconter. Elle avait besoin de clarifier la chose dans sa tête.
« T’étais endormi… et Shirley arrive dans la pièce… et… et elle… » Katherine s’arrêta, laissant les pièces du puzzle tomber à ses pieds. Elle essaya encore.
« D’accord : Shirley arrive, elle se glisse dans le lit, et t’entreprend. Seulement tu ne sais pas si c’était elle, et tu ne sais pas si t’étais réveillé. Le temps que tu réalises que c’est pas un rêve, il est trop tard. C’est ça? » Ça sonnait aussi fou à haute voix que dans sa tête.
« Ben, oui… » Il n’avait plus l’air si sûr de lui.
Katherine hocha la tête, quitta le lit, enfila son peignoir, frissonnant dans l’air de la nuit. Le temps de penser à s’arrêter dans la salle de bains pour prendre une serviette ou un gant de toilette, elle réalisa qu’elle était déjà à la porte de la chambre de sa fille. Elle l’ouvrit aussi doucement que possible, et se glissa à pas feutrés jusqu’au lit de l’enfant. Seigneur, mais c’est un bébé! C’est impossible. Après tout, il a dû rêver. Elle est là, avec ses trois ans à peine, dans son petit lit, telle que je l’y ai laissée il y a des heures, et dormant comme un ange : tout va bien.
Sauf que Shirley ne dormait pas. Quand elle entendit sa mère approcher, elle tourna son visage vers la porte, les yeux fixes et grands ouverts.
« Shirley? Ma chérie? Ça va? »
Shirley se taisait.
« Chérie, il faut que maman te regarde une seconde, d’accord? » Katherine inspecta le visage de sa fille et ses cheveux : ils étaient propres et secs. Ses petites mains étaient également sans tache. Finalement elle tira les draps, et vit ce qu’elle avait souhaité ne pas voir. Sur le devant du pyjama, il y avait une grande éclaboussure poisseuse, qui couvrait toute la zone de l’aine. Doucement, elle lui enleva son pantalon, et examina sa culotte : elle aussi était trempée sur le devant. Déjà une question déroutante brillait par son absence : si ça s’était passé comme Lou l’a dit, comment le sperme serait-il arrivé entre les jambes de la petite? La réponse logique aurait probablement donné à Katherine l’impression de devenir folle, de sorte que question et réponse furent refoulées [15] du même coup de sa conscience avant même de s’y faire jour.
Elle regarda sa fille, à présent rendormie dans son petit lit, avec de faibles gémissements. Katherine se jeta sur les épaules les draps à rayures roses et jaunes. « Dors en paix », souffla-t-elle à l’enfant.Quand tu seras grande, on en rira tous.
Mais le temps du rire ne vint jamais.
À cette époque, Shirley avait déjà été trahie par un autre membre de sa famille.
Selon ses dires, elle n’avait pas encore trois ans lorsque le demi-frère de son père, Artie, et sa petite amie, acceptèrent de la baby-sitter une nuit. Elle ne le connaissait pas très bien, mais il lui souriait, lui disait qu’elle était jolie, et qu’ils allaient bien s’amuser ensemble, de sorte qu’elle ne s’en faisait pas.
Ils passèrent tous trois le début de la soirée à regarder la télévision en mangeant de la pizza, puis ce ce fut pour Shirley l’heure d’aller au lit. « Tonton Artie devait m’aider à me brosser les dents », explique-t-elle. Il entra dans la salle de bains avec la fillette, disant à sa copine qu’il mettrait un moment.
De ce qui arriva ensuite, Shirley dit, avec l’accent d’une ironie amère : « Il m’a très bien brossé les dents. Il m’a fait un physique complet [16] avec sa brosse à dents. » À l’insu de son oncle Artie, occupé là dans la salle de bains avec sa docile petite nièce aux yeux vides, le sexe oral n’avait rien de nouveau pour elle. Elle avait déjà descendu ce chemin méandreux bien des fois, et savait précisément ce qu’il fallait faire. Plus tard, dit-elle, elle raconta à son père ce qu’Artie avait fait, et il lui lui flanqua une raclée presque à lui briser tous les os.
Après tout, en père aimant, c’était bien le moins qu’il pût faire pour protéger sa petite princesse.
Quand elle entra au cours préparatoire à la P.S. 65, le repli et l’autarcie de Shirley s’accentuèrent. Sa photo de classe montre une enfant maussade, au rang du milieu, qui semble en quelque sorte complètement à l’écart des vingt-sept autres élèves qui l’entourent. Il émane d’elle comme une impression de distance et d’autodétermination qui créait une barrière très effective entre elle et les autres enfants. Plus elle grandissait, plus elle s’éloignait de tout le monde.
Elle nouait rarement de véritables amitiés, préférant jouer et passer son temps avec son frère L.J., qui avait seulement un an de moins qu’elle, ou dans la solitude. En outre, la plupart du temps, elle était dissuadée d’entretenir des relations à l’extérieur, avec d’autres enfants de son âge : « Tu vaux mieux qu’eux, princesse », lui disait son père. « Tu es à part. » Et Shirley prenait et serrait cette rude, puissante main, et ajoutait foi à ces paroles.
C’est alors qu’en octobre 75, son père – et son monde – se métamorphosèrent. Il ne fut plus l’homme fort et omnipotent qu’il était, capable, sinon de sauter par-dessus les gratte-ciels, du moins de n’importe quoi d’autre. En un instant, il fut comme un Goliath terrassé, un ci-devant formidable géant, à présent impuissant et vaincu. Les sérieuses blessures qu’il avait reçues en passant à travers ces quinze vitres firent de lui un presque invalide, de plus en plus adonné aux stupéfiants qui l’aidaient à maîtriser la douleur constante, mais ne faisaient qu’ajouter à son état dépressif et à sa versatilité.
Les choses n’étaient guère plus faciles pour le reste de la famille. Bien qu’il y eût eu des temps, par le passé, où Louis semblait jouir d’inexplicables afflux d’argent liquide, les finances de la famille étaient au mieux chancelantes. Après l’accident, il fallut tirer encore davantage sur la corde [17]. Finis les jours où Katherine emmenait Shirley dans les magasins pour essayer des douzaines de tenues et choisir celle qu’elle préférait. À présent, elles ne pouvaient plus se permettre d’emplettes que dans les boutiques d’occasion.
Pour Shirley, toutefois, il y avait une chose que le terrible accident de son père n’avait pas changée : son insistance sur le fait qu’elle était la seule à pouvoir lui apporter ce soin spécial, ce réconfort spécial qui les soudait ensemble, et demeurerait à jamais leur inviolable secret
***
Mme Chambers exigea le silence dans la classe. On était à cinq minutes de la sonnerie qui annoncerait la fin d’une nouvelle année scolaire, et elle n’avait pas encore distribué les bulletins [18]. Commençant par les A [19], elle appela les élèves par leur nom pour qu’ils aillent à son bureau recevoir leurs bulletins [20].
« Shirley Wolf. » À la fin. Elle était habituellement la dernière à être appelée, et elle détestait ça. À chaque fois, tout le monde la regardait, en chuchotant et en ricanant, pour l’essentiel à son sujet, elle en était sûre. Mais elle n’allait laisser deviner à personne à quel point elle était mal à l’aise : elle se redressa, et, d’un pas martial, alla jusqu’au bureau, en faisant un grand sourire à la maîtresse.
Mme Chambers mit le bulletin rigide dans la main tendue et dit : « Bonnes vacances d’été, Shirley. »
L’exaltation fugitive qu’avait procurée à Shirley la reconnaissancede la maîtresse fut jetée bas quand elle vit les caractères d’imprimerie noirs : « À L’INTENTION DES PARENTS [21] » bondir de la page vers elle. Elle avait essayé de faire de son mieux – elle essayait toujours – mais on aurait dit qu’elle ne pouvait jamais faire assez bien, jamais être assez bonne. Tout ce qu’elle demandait aux gens, c’était de l’aimer, de lui dire qu’elle faisait l’affaire [22], et qu’ils n’allaient pas partir et l’abandonner si elle commettait une faute ou une erreur. Mais tous ne cessaient de la juger, de la critiquer, de la blâmer, de lui dire qu’il fallait qu’elle essaie plus fort [23]… Ne comprenaient-ils donc pas qu’elle essayait aussi fort qu’elle pouvait? Ne comprenaient-ils pas qu’elle faisait tout son possible pour se faire aimer d’eux? Pour qu’ils l’approuvent et qu’elle les rende heureux?
En traînant les pieds, elle descendit l’escalier de l’école, la main serrée sur ce carton. Une rue ou deux plus loin, elle avait repris assez de courage pour regarder l’intérieur : juste [24] pour voir à quel point c’était mauvais.
Le côté gauche était dévolu aux disciplines scolaires [25] : lecture, expression orale et écrite, maths, études sociales [26], et sciences. Du côté droit se trouvaient les évaluations en musique et arts plastiques, plus d’autres de la socialisation, des habitudes de travail, et de la santé. Shirley balaya du regard la première moitié et soupira de soulagement : aucun “Insuffisant”. Pas d’“Excellent” non plus, mais elle n’en espérait pas. Sur les vingt subdivisions, elle avait obtenu neuf “Bien”, et le reste était soit “Passable”, soit entre les deux.
Mais son cœur flancha quand elle jeta l’œil du côté droit. Pas meilleur que les deux dernières fois. La page était pleine d’“Insuffisant”.
“S’entend bien avec les autres enfants” : Insuffisant.
“Fait preuve de maîtrise de soi” : Insuffisant.
“Travail à la maison” : Insuffisant.
Et ainsi de suite.
Prise d’une rage de honte et de culpabilité, elle s’apprêtait à jeter le bulletin dans le caniveau, mais suspendit son geste quand son œil accrocha ce qui était écrit derrière, sous la mention “Commentaires de l’enseignant”. [27] Elle aimait assez Mme Chambers, mais qu’est-ce qui lui prenait de la harceler comme ça? Pourquoi ne pouvait-elle pas comprendre? C’était la même rengaine que les deux autres fois : « Si Shirley maîtrisait son comportement », avait écrit la maîtresse, « son travail pourrait progresser. Elle est capable de faire beaucoup mieux! »
Elle relut alors le griffonnage suppliant de sa mère, sous la mention “Commentaires des parents” du bulletin précédent : « S’il vous plaît, écrivez un petit mot chaque fois que Shirley ne finit pas son travail, ou perd du temps. Je souhaite savoir ce qu’elle fait de mal le jour même où elle le fait. Ça me désole vraiment de voir que Shirley se débrouille si mal. Je sais que je vous demande beaucoup. S’il vous plaît. »
En vérité, Katherine ne savait que faire d’autre. Chaque fois que Shirley rapportait à la maison un mot de la maîtresse ou un mauvais bulletin, elle s’asseyait et essayait de parler à sa fille, de trouver s’il y avait un problème quelque part. Quelquefois, elle se mettait en colère, criait après l’enfant, peut-être même la frappait, mais qui pourrait lui jeter la pierre? C’était frustrant comme tout de recevoir ces bulletins mois après mois, et de ne jamais constater le moindre progrès. En outre, Shirley ne disait jamais rien. Juste que rien ne clochait, et qu’elle allait essayer de mieux faire. Bien sûr, Katherine elle-même devait admettre que depuis l’accident les choses n’avaient pas été précisément faciles pour qui que ce soit à la maison, et que ça pourrait constituer une partie du problème de Shirley. À mesure que le temps passait, Louis était devenu de plus en plus difficile à vivre, ses humeurs tournant, de manière aussi violente qu’imprévisible, d’une bienveillance compatissante aux injures les plus venimeuses. Katherine se demandait si certaines de ces montagnes russes émotionnelles [28] n’étaient pas causées l’usage des stupéfiants et autres drogues, comme le Valium, le Percodan et le Dalmane, que les médecins lui prescrivaient pour combattre la douleur et les insomnies – et dont Lou semblait user en quantités de plus en plus fortes, bien que [29] leur efficience s’atténuât. Mais l’interroger – ou pire, le remettre en question – au sujet des drogues ou de quoi que ce fût d’autre, c’était chercher les ennuis, et Katherine estimait en avoir déjà assez comme ça, rien qu’à essayer de le supporter tel qu’il était. Elle n’avait pas la moindre intention de faire quoi que ce fût pour le rendre pire encore : son mari avait toujours eu un caractère imprévisible et violent, mais il ne cessait d’empirer.
Souvent sa fureur prenait Shirley pour cible, mais, à la stupeur de Katherine, au lieu d’en venir à haïr son père, Shirley semblait se rapprocher de lui de plus en plus, et l’idolâtrer toujours davantage. Une fois encore, il lui traversa l’esprit qu’il pourrait se passer “de drôles de choses” entre son mari et sa fille, mais comme elle en avait l’habitude, elle refoula ce soupçon avant qu’il n’eût suffisamment persisté pour la bouleverser.
Résultat : elle échoua à reconnaître la nature et l’intensité de cette “proximité” croissante entre sa petite fille et son époux. Louis racontait parfois des choses à Shirley, en ajoutant qu’il ne fallait pas dire à sa maman qu’elle les savait. Bien sûr, à sept ans, elle ne comprenait pas vraiment une bonne partie des choses que lui disait son père, sinon qu’il pensait que sa mère ne l’aimait pas. Pas assez, en tout cas. Pas à la façon dont Shirley l’aimait. Il lui disait qu’il savait qu’elle l’aimait parce qu’elle faisait ces choses spéciales et secrètes avec lui; que les faire le rendait heureux, et que s’il était heureux, alors il la rendrait heureuse, elle aussi.
Ce qui avait aussi échappé à Katherine, c’est que Shirley avait découvert si tôt dans la vie comment faire tout ce qu’elle avait à faire pour survivre [30]. La fillette avait appris que pour l’essentiel, sa survie dépendait de son aptitude à plaire à son père, sans se préoccuper de ses propres désirs ou besoins. Pour être sa princesse, il fallait qu’elle lui permît d’être roi. C’était aussi simple que ça.
[1] sonic boom : le “boum” au passage du mur du son.
[2] Bizarre autant qu’étrange, mais “in that place that lives within us all” : qu’un lieu vive ou vibre…
[3] Moi aussi, j’ai tendance à croire qu’il existe un tel “lieu”. Mais qu’on l’atteint rarement, et que la grande majorité n’en approche jamais.
[4] you could almost invent a scenario, and it would probably have enough elements of reality in it that it would’nt really matter : quoi donc, it? L’authenticité factuelle? un feu plou, ou c’est mézigue qui ne comprends pas.
[5] darted in and out!! Comment une langue peut-elle dart in, je me le demande.
[6] uncoiled belt : sa ceinture déroulée! Bon, ça connote peut-être un méchant serpent en anglais, mais je tire l’échelle – et il est de fait que depuis quelques pages je la tire de plus en plus. Pas de mots sans information, soit, je connais la théorie, mais elle semble bien artificielle en présence de certaines redondances.
[7] Feuilleton américain de la fin des années soixante. Jusqu’à présent, il ne semble pas que les Wolf aient la télé; mais notre auteur ne se pique pas d’une focalisation très précise, ce n’est pas nécessairement Shirley, et Shirley vers cinq-six ans, qui pense cette comparaison. Inutile d’ailleurs de préciser que ce qui est dit de ses sentiments doit autant à l’enfance de l’auteur qu’à celle de son héroïne. Par endroits, la projection est évidente.
[8] an entire city block of snow : je ne garde qu’un immeuble du pâté, et me garde d’en faire une montagne, puisqu’ici il est fait allusion aux seules références d’une petite citadine.
[9] he would sweep her up into his huge arms : je ne vois pas le mouvement de balayage ici. Il la fait tourner, quoi. Notons au passage ce would auquel j’ai maintes fois donné une nuance de futur-dans-le-passé dans les pages qui précèdent. Il me semble qu’il y a plus là qu’une simple marque d’habitude. Mais en français, il faut choisir.
[10] his girl, et non daughter : je ne vois pas trop comment m’en tirer, les autres solutions me semblant encore plus lourdes.
[11] fringe of bangs : ??? Ça sent le pléonasme…
[12] wooden nighstand. Comme si on en avait quoi que ce soit à f…! Et ça n’arrête pas! En anglais, c’est juste un adjectif, ou un nom composé. En français on ne coupe pas au de supplémentaire, etpour rien! C’est un supplice de traduire ce néant.
[13] I’m pretty sure I might have come : passé un quart d’heure à éplucher Collins, Larousse et tous les dicos du Web sans trouver cecome dont je suis quasi-certain, attendu le contexte, qu’il désigne un dégorgement de poireau. Il faut parfois revenir sur cette impression de précision que donne l’anglais, car franchement, si je suis dans le vrai, come est aussi flou ici qu’aller dans l’expression « Comment allez-vous? » Faut-il supposer un peu de pudeur chez Louis Wolf, donc non pas exactement une périphrase, mais un mot délibérément ambigu (ou plutôt polygu)? C’est le pari que je prends.
[14] the sheets, au pluriel. Mais comment pourrait-elle avoir le drap de dessous sous les bras??
[15] Impropre : il s’agit ici, à proprement parler, si je ne m’abuse, de forclusion. Mais pour traduire obliterate, ce serait un peu trop pédant.
[16] He gave me a full physical with a toothbrush. Je sèche, je l’avoue. Est-ce une formule figée? Impossible de la trouver. Raison pour quoi je suppose (arbitrairement) que l’expression est aussi floue en anglais qu’en français. Faut-il supposer un nom? Lequel?Inspection ne semble pas couvrir tout le spectre des initiatives d’Artie. D’autre part, la suite semble impliquer que la brosse à dents avait été à un moment donné mise de côté. Bien que ne l’ayant jamais perpétré moi-même, et n’en ayant pas éprouvé la tentation, je me trouverais un certain fonds d’indulgence pour les saligauds qui se contentent de donner du plaisir aux enfants. Mais dans cette histoire, on dirait que les intervenants pensent avant tout à leur propre décharge. Noter au passage, toutefois, que tout est question de contexte et de morale régnante : l’empereur Tibère était célèbre pour donner sa queue à sucer aux nourrissons, et pour avoir à sa disposition des pisciculi (petits poissons) qui le pompaient dans la piscine : Suétone signale (ou invente) la chose avec mépris, mais sans indignation; et avec la distance, on trouve ça plutôt marrant. N’oublions pas que s’il y a traumatisme, dans ce cas précis, c’est du fait non d’une douleur et d’une nuisance réelles, comme dans le cas d’une sodomisation, mais du heurt ultérieur avec skisfaipas.
[17] their shoestring budget became even more stretched : pas évident à traduire. Un shoestring buget n’est pas seulement unbudget serré, l’expression contient la notion d’effort effectué pour joindre les deux bouts. Et stretched de même : c’est un budget qu’il faut en somme s’employer à “allonger” pour couvrir les dépenses nécessaires.
[18] report cards. C’est faire une sacrée confiance à des gosses de cet âge! Non que ça me déplaise…
[19] the As : j’efface une longue tartine de considérations complètement déplacées sur l’Émulation et ses Humiliations : j’avais cru que les A désignaient les meilleures notes! Mais il se trouve que Wolf est en queue d’alphabet.
[20] Elle pourrait bouger son cul! Mais en France aussi les profs aux reins nickelés sont majoritaires. Ça m’a toujours étonné.
[21] En fait, REPORT TO PARENTS : “Bulletin aux parents” ne s’insère pas en français. “Rapport” fait trop flic. So what?
[22] that she was O.K. : pitoyable traduction. Mais je ne vois pas d’adjectif en français qui rende cette notion de “passable” sans que ça connote un « devrait mieux faire ». Quant à “bien”, je l’ai déjà à la ligne précédente, et cette répétition-là n’est pas dans le texte.
[23] Bien sûr, ce passage me touche : j’ai si souvent été un de ceux-là – et sans doute des pires. Aurais-je “enfoncé” little Shirley? Probable. Mais il faut voir aussi que les temps sont changés, que la “pensée positive” (ou féminine?) a terrassé et supplanté le constat, que le thème de la critique qui “décourage” est le leit-motiv des parents comme des enfants, et un parfait palladium de la flemme. Ceux qui ne foutent rien n’hésitent pas une seconde à vous sommer de “respecter leur travail”. Sous ce crépi les fêlures, soit, mais out of reach. Et puis je n’avais pas d’élèves de cet âge. Il est possible que la plupart des “petits”, en effet, fassent de leur mieux. À quinze ans, ils ont pris le pli de mettre leurs échecs sur le dos des enseignants.
[24] LE tic dominant de l’auteur. Il y a presque autant de just ou deonly dans ce bouquin que de verbes être.
[25] academic subjects. Le problème, c’est qu’on verra plus loin que la musique et les “arts” n’en font pas partie. Alorssse…disciplines intellectuelles? Ça colle encore moins.
[26] social studies. Glaps. Au CP! Mais tout dépend du contenu de la chose. Quand j’étais ptit, on commençait tous les matins par un cours de “morale” qui n’avait guère à voir avec celle de Spinoza ou de Kierkegaard, et, pour ce qu’il m’en souvient, se réduisait à de la prévention routière. Il est en tout cas plus urgent de donner aux gamins une idée de la société dans laquelle ils vivent que de leur apprendre l’orthographe, même si l’on peut douter que le premier incombe à l’école. Mais revenons. Pas question de traduire social studies par sociologie, ou sciences sociales, puisque science, juxtaposé, laisse entendre que le premier n’en est pas.
[27] Ce bulletin est sans doute authentique, mais la reconstitution de la scène sonne faux à vous faire physiquement mal. Cela dit, Umberto Eco est encore cent fois moins crédible dans son dernier roman, et ça n’empêche personne de l’encenser.
[28] emotional roller coaster rides : translation under correction.
[29] even. Perso, il me semble que ce qui est placé en opposition constituerait plutôt une cause…
[30] Shirley had discovered early in life how to do whatever she had to do in order to survive. En réalité, si elle avait découvert quelque chose, ce n’est pas comment s’acquitter de la tâche, mais qu’il fallait s’y plier. Ou alors, elle avait trouvé en elle la force de, etc. Mais bon…