5
Deuxième Partie :
Pèlerinage en enfer
Cinq
Les hurlements d’indignation d’un nouveau-né se répercutaient sur les carreaux brillants des murs de la salle d’accouchement [1]. « C’est une fille, Mme Baumgartner », annonça le médecin, la voix assourdie par le masque de coton blanc. « Et un tout petit bout de chou, d’ailleurs », ajouta-t-il. Quand il la pesa, la balance indiqua seulement deux kilos.
Linda était heureuse que ce fût terminé. Le travail avait été assez facile – seulement deux heures – mais pas pour autant une partie de plaisir. À dix-neuf ans à peine, elle avait déjà subi cela deux fois auparavant, et n’était pas du tout désireuse de recommencer. Trois enfants, ça suffisait, surtout quand les choses prenaient une tournure aussi dingue que dans sa vie actuelle.
Linda était née dans le Michigan en 1948. Sa famille avait déménagé en Californie du Nord quand elle était encore une enfant. Son père, Harry Peabody, était chauffeur-routier depuis des années, gagnant à peine assez pour garder sa tête et celle de sa famille hors de l’eau. Pour ajouter l’affront au désagrément de la pauvreté, et à celui de devoir se passer de ce que possédaient tant d’autres gosses, elle avait eu des difficultés d’apprentissage qui l’avaient mise à l’écart d’une scolarité normale. À cette époque on appelait “classes lentes” celles qui étaient destinées à des enfants comme Linda, et ceux qui les fréquentaient étaient stigmatisés par les plus cruels de leurs pairs de sobriquets infamants, du genre “crétin” ou “attardé”.
Linda Peabody était loin d’être stupide. Elle avait du mal à comprendre les mots parfois, ainsi qu’à associer les chiffres et à leur donner un sens. Le problème ne se résolut pas de lui-même avec l’âge, de sorte qu’au bout des déceptions, Linda se tira d’affaire par la seule méthode qu’elle connût : mettre le plus souvent possible la plus grande distance possible entre elle et l’école. À seize ans, elle rencontra un homme, qui s’appelait Jim Baumgartner, et qui, rapidement, lui demanda sa main. En deux ans, elle lui avait donné deux fils, Keith et Jeff. Toutefois, à l’insu de Linda jusqu’après leur naissance, le nom de leur père était Reuter, et non pas Baumgartner. Du fait qu’il usait d’un nom supposé à l’époque de leur mariage, leur union était considérée comme illégale, ce qui signifiait, selon la loi californienne, que les deux premiers-nés de Linda étaient illégitimes – situation plutôt mal tolérée du public au milieu des années soixante.
En janvier 1967, Linda se mit en ménage avec David Collier, bien qu’elle restât “mariée” – de nom seulement, bien entendu – à Reuter/Baumgartner. Collier, un ouvrier-filateur au chômage, avait trois ans de plus que Linda, et une histoire encore plus troublée. Élevé dans l’Indian Valley, en Californie, il avait lâché ses études la deuxième année, et s’était enrôlé dans l’armée. Ses états de services étaient ponctués de problèmes et d’infractions mineures, qui s’étaient faites, avec le temps, de moins en moins mineures : en 1964, il avait été flanqué dehors “dans des conditions rien moins qu’honorables”. Maigre et négligé, Collier était essentiellement un solitaire et un instable à qui les ennuis n’étaient pas inconnus, et qui savait se débrouiller de sa personne quand les temps devenaient durs – plus tard, des amis insinueraient qu’il savait aussi comment se montrer dur avec Linda. Mais désormais c’était une sorte de constante dans la vie de cette jeune mère. C’était simplement ainsi qu’allaient les choses.
Cindy naquit le 18 avril 1968, dans le vieil et lugubre Hôpital du comté de Placer, à Auburn. Cet hôpital a disparu à présent, victime de la croissance des faubourgs et de la “centrite” [2] : à côté de l’endroit où Cindy est venue au monde, un énorme drugstore Long’s vend de tout, depuis les remèdes contre l’acné aux machines à calculer, et des préservatifs au pop-corn caramélisé; de l’autre côté du parking, là où s’élevaient naguère les murs vert-bile de l’hôpital défraîchi, les clients de la banque Wells Fargo font la queue au distributeur automatique.
Comme sa mère, Cindy eut des problèmes depuis l’âge le plus tendre. Elle présentait à la naissance un mauvais alignement des articulations de la hanche [3] et dut porter un lourd appareil de métal [4] jusqu’à deux ans, époque à laquelle les médecins s’avisèrent que l’enfant avait un léger problème d’audition; peu après, elle commença à souffrir de ce qui deviendrait ultérieurement des difficultés respiratoires chroniques [5]. Bien que la vie à la maison fût loin d’être harmonieuse, en mai 1971, Linda donna naissance à son quatrième enfant, un autre garçon. Moins de deux ans plus tard, les contraintes de la vie domestique eurent raison de Collier, et il abandonna la famille. Linda dut pourvoir seule à l’éducation et aux besoins de trois fils – un de huit ans, un de sept, et un de dix-huit mois – et d’une fille de cinq ans.
L’alcool, la drogue et la violence n’étaient jamais éloignés de leurs vies, et le brusque départ de David Collier n’y changea rien. Linda fit de son mieux pour tenir son rôle de parent, mais, manquant de talent et de connaissances pour fournir le type de cadre et de discipline nécessaires à de jeunes enfants, elle échoua lamentablement. Quand elle n’était pas au travail, elle s’absentait pour d’autres activités, pendant que des hommes de caractères différents et d’inégale moralité allaient et venaient, chacun d’eux laissant sa marque distinctive sur les enfants et leur psychisme malléable.
Dans la meilleure tradition des familles dysfonctionnelles, bien des secrets de ces années anciennes demeurent enfouis. Nul ne dira ce qui au juste a pu arriver dans cette maison sous le couvert de l’obscurité, derrière des portes hermétiquement closes. S’il s’est passé quoi que ce soit lorsque Linda devait aller au travail et laisser ses quatre enfants aux mains d’un inconnu, nul n’en soufflera mot.
Et pendant de longues années, nul n’aurait soufflé mot du fait qu’à l’âge de dix ans, l’aîné des enfants de Linda, Keith, commença à harceler sa jolie petite demi-sœur, qui avait sept ans à peine. Cindy commençait déjà à apprendre de dures et humiliantes vérités au sujet du pouvoir et de la faiblesse.
En 1974, Linda épousa Wilson Osborne; quatre ans plus tard, elle divorça, et le déclin de la famille accéléra le pas. Jusque là, seul Keith avait fait quelques vagues visibles sur les eaux de la société, bien que son puîné semblât montrer une semblable propension à chercher les ennuis. En moins de deux ans, leur demi-sœur de douze ans commença à attirer l’attention sur sa propre présence – négative. Cindy se souvient d’avoir passé les cinq années les plus récentes de sa vie à subir les agressions et violences sexuelles de Keith et de bon nombre d’autres hommes; ces expériences, jointes au climat général de déchéance et de désespoir où baignait la famille, commencèrent à mordre sur sa fragile estime de soi. Comme un essaim d’insectes dévorants, ils entamaient son image du monde et des gens qui l’occupaient, le mutilant jusqu’à le [6] rendre méconnaissable.
En 1980, Linda et les enfants habitaient Roseville, une bourgade agricole et industrielle moyenne à mi-chemin d’Auburn et de Sacramento, où l’un des employeurs les plus importants était la Southern Pacific Railroad. Depuis ses origines, Roseville portait le stigmate du désordre, semblable en cela à bien d’autres de ses sœurs les “villes du chemin de fer”; dans les dernières années, toutefois, un fort mouvement de population – déclenché par la migration de plusieurs compagnies d’électronique dans cette partie du comté – à quelque peu mitigé cette réputation.
Novembre de cette année-là marqua le premier accrochage sérieux de Cindy avec la loi. Elle eut avec une autre fille, à l’école, une de ces bagarres dont elle s’était fait une spécialité, et qui dès lors étaient déjà légendaires; seulement, cette fois-là, le combat dégénéra jusqu’à quelque-chose de beaucoup plus grave. La police fut appelée, et en fin de compte Cindy fut inculpée d’agression et de voie de fait. Suite au retard phénoménal pris dans les affaires de mineurs, son affaire ne fut pas jugée avant la mi-juin; alors elle fut mise sous tutelle judiciaire et condamnée à seize heures [7] de Travail d’Intérêt Général [8]. Comme c’était son premier délit, en dépit de sa gravité, elle fut exemptée de mise à l’épreuve à expiration de son temps de travail, et elle rentra à la maison.
La famille était alors de retour à Auburn, où le père et la mère [9] de Linda habitaient un F2 à Auburn Greens. Par un jour étouffant de la mi-juillet 1981, Cindy décida avec deux amis [10] de s’attaquer au drugstore Miniprix [11] local, situé dans un grand centre commercial à moins d’un kilomètre et demi des Greens. En l’espace d’une demi-heure, deux d’entre eux – le troisième faisait le guet – subtilisèrent pour des centaines de dollars de produits de beauté et d’articles de toilette. Un vigile [12] les attrapa à la minute précise où ils quittaient le magasin, au vif dépit de Cindy, qui avait persuadé ses complices que la fauche était pratiquement indétectable. D’évidence, elle ne l’était pas. Cette fois, elle fit dix jours de détention à la Maison des Mineurs, fut condamnée à deux cents heures de T.I.G., et contrainte à verser cinq cents dollars au magasin à titre de réparation.
Deux mois plus tard, Cindy fut embarquée [13] pour absence à l’école; et très exactement le lendemain, ramassée pour vagabondage [14]. Les deux fois, elle fut relâchée de la Maison des Mineurs et confiée à la garde de sa mère, sous réserve que Linda se ferait mieux obéir de sa fille à l’avenir. Lors de l’entrevue obligatoire quelques semaines plus tard, son contrôleur judiciaire nota que Cindy « semblait stationnaire à la maison, et assez bonne à l’école ».
Mais à peine un mois passa avant de nouveaux ennuis, cette fois pour grivèlerie dans un hôtel-restaurant de Roseville. Quatre jours plus tard, elle fut arrêtée pour vol à l’étalage dans un grand magasin de la même ville. Déçue par cette délinquance croissante, et par l’incapacité manifeste de la mère à se faire obéir de Cindy à la maison, la cour ordonna qu’elle fût placée en foyer d’accueil; en moins d’une semaine, elle l’avait quitté, en cavale. Dès cette époque, le nom de Cindy Collier était déjà familier aux autorités en charge des mineurs. Pendant des mois elle avait été un caillou dans leur chaussure, et néanmoins, en dépit de l’exaspération qu’elle causait à quiconque l’approchait, ils persistaient à faire tout leur possible pour l’aider à remettre sa vie dans la bonne voie. D’évidence, ce n’était pas près d’arriver. Cindy était prise par la houle, et Dieu seul savait où elle pouvait l’entraîner.
Quand Linda entra lui dire qu’il était temps de se lever, Cindy était déjà réveillée. Sa grimace de douleur ne pouvait échapper à sa mère.
« Des crampes? »
Cindy répondit par un grognement, les yeux assombris par la douleur et le manque de sommeil. C’était sa sa première nuit à la maison après treize jours à la Maison des Mineurs, et, dans la mesure où elle avait attendu avec impatience de pouvoir enfin dormir dans son lit, la nuit précédente avait été une vraie vache. Ces damnées crampes l’avaient tracassée par intermittence jusqu’aux petites heures du matin, et elle ne délirait aucunement de joie [15].
Tous les mois, les crampes empiraient quoi que dissent les médecins, et quelque traitement qu’ils lui fissent subir. Même la pilule, qu’ils lui avaient donnée pour essayer de régulariser un peu ses règles, n’y changeait rien, si ce n’est qu’elle avait mal au ventre la moitié du temps, outre la torture des crampes. Plus le saignement qui s’aggravait : ce mois-ci, elle l’avait subi une vingtaine de jours quasiment sans interruption.
La jeune fille était encore recroquevillée en position fœtale sur la couchette supérieure. Un vague relent de moisissure flottait dans cette chambre souterraine, qui ne recevait du jour que le peu de lumière qui pouvait filtrer par la fenêtre encrassée, au niveau du sol. Des vêtements étaient éparpillés çà et là, et le plancher [16] était jonché de cartons d’emballage : on aurait dit que quelqu’un venait d’emménager, ou s’apprêtait à déménager.
Il était clair que Linda devait s’occuper du problème de santé de sa fille, mais ce n’était pas le jour. La veille, la Cour avait subordonné la libération de Cindy de la Maison des Mineurs à l’exécution de 150 heures de T.I.G. au Département des Libertés Surveillées, sis au centre administratif du comté, juste à la sortie de l’autoroute 49, au nord de la ville, à moins de 800 mètres d’Auburn Greens. Elle devait s’y présenter à neuf heures.
Cindy abhorrait qu’on lui dise ce qu’elle avait à faire. Toute sa vie, on l’avait obligée à faire des choses qu’elle ne voulait pas faire, et à se ramasser le cul [17] quand elle essayait de faire les choses à sa façon. Elle détestait l’idée d’être inférieure à qui que ce fût, de sorte qu’elle s’échinait non seulement à cultiver une aura [18] de pouvoir et de maîtrise personnels, mais aussi la capacité de se servir de ce pouvoir pour obtenir ce qu’elle voulait. Elle ne gagnait pas toujours – notamment quand les flics étaient de la partie – mais même quand elle se faisait pincer hors des clous, elle savait comment manipuler à son avantage le système et ses représentants. Ce coup-là, elle était furax qu’on l’eût condamnée à ce stupide Travail d’Intérêt Général – après tout, 150 heures, ça faisait presque trois semaines, et c’était le début de l’été. Elle n’avait pas la moindre intention de s’exécuter.
Mais elle était maîtresse dans l’art de faire bonne contenance. Ce matin-là, elle s’habilla gentiment, et grimpa dans la voiture à côté de sa mère pour les dix minutes de trajet jusqu’au DLS. Elle garda un silence maussade pendant la plus grande partie du chemin, perdue dans ses pensées, qui avaient trait à ce qu’elle allait faire une fois que sa mère l’aurait déposée. Lors de ses mises à l’épreuve antérieures, au Juvenile Day Treatment Center [19], elle avait pu prendre la tangente à peu près chaque fois qu’elle le désirait, vu que ce n’était pas un centre fermé – mais celui-ci était légèrement différent, et la surveillance y était plus stricte. Mieux valait ne pas se montrer du tout si l’on avait la moindre chance de ne pas pouvoir s’échapper.
Linda déposa sa fille, et la regarda dans le rétroviseur, plantée sur le trottoir, agiter la main en signe d’au-revoir. La Cour avait décidé d’un couvre-feu à neuf heures du soir, de sorte que quand sa fille lui demanda ce matin-là si elle pouvait aller nager et s’amuser un peu après le T.I.G., après quoi elle se ferait ramener à la maison par un surveillant, Linda lui rappela qu’il fallait qu’elle soit rentrée à neuf heures.
En souriant, Cindy regarda sa mère descendre la rue; quand celle-ci fut hors de vue, la fille se cacha au coin d’un immeuble contigu, et attendit. Il fallait qu’elle s’assurât que personne de l’organisme n’avait assisté à son arrivée, et n’allait sortir pour flairer les environs. Et non, pas un. Dix minutes plus tard, Cindy était postée sur l’accotement de l’autoroute débordante, l’angle arrogant de son pouce dressé lançant un appel à quiconque voudrait bien lui faire faire un bout de chemin.
Elle observait chaque voiture qui lui filait sous le nez, sachant que tôt ou tard quelqu’un allait s’arrêter. L’idée de la liberté – de la liberté réelle – l’avait toujours taquinée comme celle d’une fleur de pissenlit emportée par une brise de printemps. Il n’était pas surprenant, tout spécialement après les années chaotiques qu’elle venait de vivre, qu’elle pût être excitée par cette pensée que personne ne lui dise ce qu’elle avait à faire et comment le faire, que personne ne lui dicte plus sa vie, que personne ne lui brouille la tête en essayant de la changer en quelqu’un d’autre, que personne n’ait rien à faire avec elle à moins qu’elle ne le désirât. Là, dans ce merveilleux nouveau monde de la liberté, elle pourrait tout avoir [20]. Tout faire, et tout avoir, et personne pour lui faire la moindre remarque sur quoi que ce soit. Ce serait comme une vie entièrement nouvelle.
Une nouvelle vie. Ça paraissait merveilleux. Comme de renaître et de revivre, mais sans avoir à subir tout ce tas de merdes qu’elle avait dû se taper pendant ces quinze ans. Sans avoir à traverser la souffrance, l’écrasante solitude, la maltraitance et le délaissement qui l’avaient accompagnée jusque là, et qui l’avaient façonnée en ce qu’elle était à présent. Si attirante que fût la vision de cet avenir doré, les ombres noires du passé s’y insinuaient sans cesse, comme de malfaisants tentacules de brouillard, voilant l’éclatante lumière du rêve.
* * *
Il y avait de quoi rendre dingue n’importe quelle mère. Cindy avait disparu du foyer d’Auburn presque un mois plus tôt en volant la voiture de Linda, et depuis lors, silence total. Comme si ce n’était pas suffisant, les deux aînés produisaient leurs propres spécialités dans le domaine du chaos; il se passait rarement une semaine sans que les flics viennent s’attaquer à la porte de leur appartement à Auburn Greens, pour cuisiner les garçons sur des affaires de drogue, de vandalisme ou de cambriolages dans la zone.
Mais cette fois, c’était différent. Aucun d’eux n’avait fait une aussi longue fugue, ne s’était évanoui sans laisser la moindre trace. Et ce qui corsait le mal, c’est que, si indépendante et effrontée qu’elle pût paraître, Cindy n’en était pas moins une fille de quatorze ans, perdue dans le monde et sans protection. Le danger était très réel.
Alors, à l’improviste, Linda reçut un appel des autorités – non de celles du comté de Placer, mais de Monterey, à trois cents kilomètres de là. L’adjoint du sheriff de Monterey dit à la jeune mère, soulagée, qu’ils avaient trouvé sa fille. Ou plus précisément, elle les avait trouvés. Deux fugueuses, dont Cindy, s’étaient présentées plus tôt dans la journée, demandant à être ramenées chez elles le plus vite possible.
Quand Cindy arriva à la Maison des Mineurs du comté de Placer, elle était dans un triste état. On aurait dit qu’elle n’avait pas pris une douche depuis des jours, ses vêtements étaient crasseux et pleins d’accrocs, et elle était nettement plus maigre que lorsqu’elle avait quitté la maison un mois plus tôt. Un examen médical de routine révéla autre chose : elle avait attrapé une blennorragie. Pressée de questions, Cindy finit par admettre que le mal lui avait été transmis par son demi-frère Keith, lequel l’avait contrainte à des relations sexuelles pendant les sept dernières années. De prime abord les policiers furent enchantés d’avoir enfin une charge solide et substantielle pour épingler Keith, mais leur joie fut de courte durée, car Cindy refusa avec colère de coopérer. Non, dit-elle, elle ne témoignerait pas contre son demi-frère; et qui plus est, elle n’engagerait pas de poursuites contre lui. Son discours à l’enquêteur, à un moment donné, fut à peu près qu’ils pouvaient aller se faire empapaouter s’ils pensaient qu’elle ferait jamais quoi que ce soit pour aider les flics. Sa haine des figures d’autorité était encore plus forte que celle de ce qu’elle avait subi. [21]
Pendant les dix jours qu’elle passa à la Maison des Mineurs en attendant le jugement, Cindy fit la rencontre et devint l’amie d’une fille nommée Jana Jarvis – une rencontre qui aurait des conséquences capitales six mois plus tard. À l’audience qui devait décider du sort de Cindy, le juge rendit le verdict suivant :
« Il relève de l’évidence que la mineure ne peut pas fonctionner de manière adéquate dans la maison de sa mère. La mineure ne laisse d’autre alternative à la Cour que de la placer dans une famille d’accueil appropriée – ce dont elle avait été avertie lors de sa dernière comparution, il y a deux mois à peine. »
Le 29 décembre 1982, Cindy arriva à un grand centre d’accueil dans les montagnes de la Sierra Nevada. Selon l’assistante sociale chargée de son cas, les six premières semaines se passèrent dans une harmonie relative : Cindy faisait des efforts pour s’entendre avec les autres filles du foyer, son travail scolaire était excellent, et ses bulletins au-dessus de la moyenne. Il y avait toute raison de penser qu’elle avait une chance de s’en tirer cette fois.
Mais à la mi-février, l’équipe du foyer commença à déceler des signes de dysfonctionnement. L’humeur inflammable de Cindy échappait plus souvent au contrôle, les bulletins de l’école indiquaient qu’elle séchait plus de cours. On la soupçonnait aussi d’avoir pris part à de petits vols au détriment d’autres élèves, mais jusqu’à mars cette accusation ne fut pas étayée. Le 2 mars, le fleuve rompit les digues [22], pour des raisons encore mal élucidées : Cindy se fraya accès au casier d’un condisciple, et vola quarante dollars dans son sac, plus quelques bijoux et produits de maquillage. Puis elle tailla la route.
Quatre jours plus tard elle était reprise, et en fin de compte se retrouvait une fois de plus à la Maison des Mineurs du comté de Placer, à Auburn. Après son arrestation, l’équipe du foyer d’accueil découvrit qu’elle avait dérobé divers objets à la collectivité, aussi bien qu’aux autres élèves. Un des conseillers descendit à Auburn pour s’entretenir avec elle, voir si elle souhaitait revenir, et surtout si elle était prête à respecter les règles, et à travailler sérieusement en vue d’une modification substantielle de son comportement. Cindy se montra d’abord repentante et aimable – jusqu’à ce que le conseiller la confronte à un mensonge. En un éclair, la douce petite fille qui avait promis d’être bonne et de faire mieux la prochaine fois se métamorphosa en panthère enragée, agonissant le conseiller d’insultes et quittant la pièce en claquant la porte, dans un accès de fureur. On convint qu’elle serait envoyée ailleurs.
À la fin avril, elle fut placée au foyer d’accueil de John et Ann Wagner, à Shingle Springs, une petite commune à peu de distance de Placerville sur l’autoroute 50. Cindy arriva chez les Wagner vers six heures de l’après-midi, et passa une nuit sans histoire. Le lendemain, Ann emmena la fille faire l’emplette de quelques articles de toilette et objets personnels, puis la ramena à la maison pour leur préparer à manger à toutes deux. Au retour d’un déjeuner pris chez son père, qui habitait un mobile home à l’arrière de leur propriété, Ann nota l’absence de Cindy, mais supposa qu’elle était simplement dans sa chambre. Une heure plus tard environ, ouvrant la porte du garage, Ann s’avisa que sa voiture n’était plus là. Et à l’intérieur, son sac lui aussi avait disparu.
Cette fois, ce fut seulement une question d’heures avant que Cindy ne fût épinglée par la police, et poursuivie pour recel. [23] Le 17 mai, sa tutelle judiciaire fut prolongée, mais elle fut placée chez sa mère, avec obligation de suivre un conseil psychiatrique et d’assister au programme de traitement du Département Liberté Surveillée [24]. Son officier de probation espérait qu’une thérapie familiale intensive pourrait aider Cindy à triompher du ressentiment qu’elle éprouvait de longue date contre son demi-frère et sa mère. Dans l’esprit de Cindy, elle était celle qui avait eu à payer pour ce que Keith lui avait fait et pour toute la folie de la famille, celle dont la vie avait été complètement bousillée, celle qu’on virait de chez elle pour la fourrer dans des foyers d’accueil, et à Keith il n’était jamais rien arrivé. Sa mère ne l’avait même pas mis à la porte.
Elle tint le coup au programme de traitement six jours durant – dont trois qu’elle passa effectivement en classe : les trois autres, elle ne fit que traverser le bâtiment de la porte de devant à celle de derrière. Comme il n’y avait pas de mesures de confinement, tout ce que l’équipe pouvait faire, c’était appeler Linda pour lui dire ce qui s’était passé. Moi, répondait Linda, je l’ai déposée ce matin comme j’étais censée le faire. Le 26 mai, une requête fut enregistrée auprès du Tribunal des Mineurs, accusant Cindy de manquement à l’obligation de présence ordonnée par la Cour. Elle fut condamnée à vingt jours à la Maison des Mineurs, moins sept qu’elle avait déjà accomplis.
Le lundi 13 juin 1983, Cindy sortit de la Maison des Mineurs à expiration de son temps. À neuf heures et demie le lendemain matin, elle avait déserté le Travail d’Intérêt Général ordonné par le tribunal, et, debout sur l’accotement de gravillons de l’autoroute 49, elle faisait son possible pour quitter en stop Auburn et sa vie.
[1] C’est la fête du génitif! Et bien sûr il n’y a qu’un of en anglais : the glistening tiled walls of the delivery room.
[2] “Mall-itis” : un néologisme, semble-t-il.
[3] she was born with misaligned hip sockets : en fait, il s’agit du trou où s’emboîte le col du fémur. Totally infoutu de traduire ça! Sans doute suffirait-il de dix minutes de recherches, il faut bien que les médecins puissent le dire en français. Le problème, c’est que je m’en balance, de tous ces détails concrets.
[4] a heavy metal brace : aucune idée d’en quoi consiste cette correction orthopédique. Mais voir supra!
[5] to suffer that was to be a history of bronchial and upper respiratory disorders : non seulement j’escamote la moitié de l’info, mais en plus j’en rajoute! Je n’arrive pas à traduire cet history : antécédents me paraît idiot, attendu que la famille n’est pas concernée, semble-t-il, et ce qui deviendrait un passé médical, pour le coup, passerait le mur du çon! Toute maladie dont on souffre est appelée à ce sort!
[6] her image of the world and the people in it, mutilating it beyond all recognition : en toute logique, c’est l’image qui est mutilée, mais grammaticalement les deux it doivent renvoyer au même mot.
[7] Il y a bien sixteen. Une “peine” pareille paraît grotesque, mais que voulez-vous…
[8] Work Project : ???
[9] mother and father. Mais après tant de “me and my wife”, je commence à me demander si l’anglais ne réserverait pas l’hommage au second. Of course, I speak under correction. D’autre part, je m’étonne que le retour de M. Collier ne soit que sous-entendu : une inadvertance? La suite le dira. Je pense qu’il s’agit ici d’un stepfather fugitif.
[10] ou deux amies. Rien ne permet d’en décider.
[11] Payless.
[12] An alert security guard : un vigile vigilant? Je m’interrogerais sur une éventuelle expression toute faite désignant un bip de sortie… s’il y en avait eu en service en 81.
[13] hauled in, que je traduis plutôt comme hauled up – et encore! signaléeme paraîtrait mieux lié à la suite. Signalée d’abord, et coxée le lendemain… Mais impossible de dénicher ce sens. Et puisqu’elle fut relâchée both times…
[14] loitering : plutôt un délit d’école buissonnière, ce me semble…
[15] Cindy was none too happy a camper : textuellement, « Cindy n’était en rien une campeuse trop heureuse ». La référence manque pour qu’unjoyeux campeur forme sens en français, surtout dans une phrase négative.
[16] probablement pas à proprement parler. Mais il faut éviter la confusion avec l’autre sol (pour ground) une ligne plus haut, et je ne sais pas comment m’y prendre.
[17] ???? and getting on her ass
[18] cultivate non only an aura : je crois que ça fait bizarre en anglais aussi.
[19] Je renonce à traduire ces machins qui ne signifient rien pour un lecteur français.
[20] ??? she’d be able to have it all. Ce n’est pas ça, d’évidence, mais il n’y a aucun neutre proche que désignerait cet it. J’ai peine à croire que l’expression ait une signification précise. Genre « vivre pleinement sa vie » ou « la dévorer à belles dents », probable? Idem pour do it all qui suit.
[21] her hatred of her own victimization : problème! La seule traduction proposée par le dico est représailles, qui ne convient manifestement pas. Ce que hait Cindy, d’évidence, c’est d’avoir été “victimisée”.
[22] all hell broke loose : soit, soit… Mais l’enfer pour si peu!
[23] charged with receiving stolen property : un peu bizarre, vu qu’elle a fauché elle-même la bagnole et le pognon. Mais on peut supposer, si elle s’est fait arrêter au volant, et qu'elle refuse d'avouer, que l’accusation de recel simplifie la procédure.
[24] C’est beaucoup plus long que ça. Mais la barbe.